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Indochine et Moyen-Orient : quel rapport ?
dimanche 7 juin 2026, par
L’Indochine encore ? Indochina again ?
Réflexion commune entre deux ex-diplomates, Minh Pham, résident représentant des Nations Unies, Américain d’origine vietnamienne et Yves Carmona, Français, sur la manière dont la guerre actuelle dans le Golfe arabo-persique rappelle les guerres du Vietnam (guerre française 1945-1953 et américaine 1953-1975).
L’Indochine encore ?
Zbigniew Brzezinski avait autrefois averti que la mainmise d’une puissance hostile sur le Golfe risquait de sectionner la « jugulaire pétrolière » de l’Occident. Cette expression hante encore aujourd’hui Washington. Les États-Unis risquent d’être pris au piège de la même logique qu’ils utilisaient autrefois pour justifier leur intervention. En affrontant l’Iran par la pression militaire, les sanctions et la dissuasion, les États-Unis reproduisent un schéma déjà observé : celui de la France en Indochine (1945-1954) et celui des États-Unis eux-mêmes au Vietnam à la fin des années 1960 jusqu’en 1975.
Comparaison n’est pas raison, l’Iran n’est pas le Nord-Vietnam, et le golfe Persique n’est pas le delta du Mékong. Pourtant, la ressemblance est évidente et l’île de Kharg pourrait bien être le Dien Bien Phu du Président Trump. Dans chaque cas, une puissance étrangère dotée d’une supériorité technique écrasante a cru que des armes sophistiquées, de meilleures logistique et planification compenseraient sa faiblesse politique. Dans chaque cas, elle a confondu portée militaire, vision religieuse et contrôle stratégique. Et dans chaque cas, elle a sous-estimé un adversaire qui voyait dans le conflit non pas un différend politique mais une lutte pour la survie.
La France a commis cette erreur en premier. Elle croyait que des forces expéditionnaires professionnelles, des positions fortifiées, l’artillerie et la puissance aérienne pourraient venir à bout d’un mouvement nationaliste qui en était dépourvu. Mais les Français ont mal compris la nature même de la guerre. Ils voyaient le désordre là où régnait l’organisation, et la rébellion là où se menait une campagne anticolonialiste disciplinée, prête à de longs sacrifices. Diên Biên Phu est devenu le symbole de cette illusion : une forteresse érigée sur la conviction que la technologie et la puissance de feu pouvaient compenser l’aveuglement stratégique.
Les États-Unis se sont engagés au Vietnam convaincus d’avoir tiré les leçons de l’échec français. En réalité, ils l’ont repris à leur compte et l’ont poussé plus loin. Les États-Unis comptaient les sorties aériennes, le tonnage de bombes larguées et les sacs mortuaires, comme si l’arithmétique pouvait se substituer à la compréhension politique. La théorie voulait qu’une pression suffisante finirait par faire plier Hanoï. Au lieu de cela, la pression n’a fait que renforcer la résistance. Le déficit de crédibilité s’est creusé, la confiance du public s’est érodée, et la guerre a révélé les limites d’une stratégie qui confondait puissance destructrice et influence politique.
C’est sous cet angle qu’il convient d’examiner le conflit avec l’Iran. Washington part une nouvelle fois du principe qu’une technologie supérieure peut aboutir à un résultat politiquement satisfaisant. Les moyens mis en œuvre sont cette fois-ci plus sophistiqués : frappes de précision, cyberopérations, sanctions, défense antimissile et déploiements navals. Mais la prétention reste la même. On continue de croire qu’une machine militaire suffisamment avancée peut imposer une discipline stratégique d’en haut, depuis le large ou à distance.
L’analogie prend là tout son sens. L’Iran n’est pas simplement un problème local. À l’instar de la Chine, il s’apparente davantage à un État-civilisation : une entité politique dotée d’une mémoire historique profonde, d’un héritage impérial et d’une culture politique façonnée par des siècles d’invasions, d’adaptation et de survie. Sa tradition étatique remonte à des millénaires. Cela ne rend pas la République islamique inoffensive. Mais cela signifie que la coercition risque d’être interprétée à Téhéran non pas comme un signal de capitulation, mais comme un épisode de plus dans une lutte historique bien plus longue.
Ce fut l’une des principales erreurs commises par les États-Unis au Vietnam, au Cambodge et au Laos. Ils ont traité l’ennemi comme une cible militaire, alors qu’il s’agissait en réalité d’un organisme politique nourri par la mémoire, l’idéologie et le nationalisme. Le même danger pèse aujourd’hui sur la politique à l’égard de l’Iran. Des frappes peuvent détruire des installations et des sanctions peuvent renforcer les contraintes. Mais la pression peut aussi valider le discours du régime sur la résistance et l’encerclement étranger. Une campagne destinée à humilier l’État peut au contraire endurcir la société qui l’entoure.
Il existe un deuxième parallèle avec le Vietnam : le problème d’un ennemi aux multiples facettes. En Asie du Sud-Est, les États-Unis n’ont pas affronté une seule armée. Ils ont été confrontés à un système dispersé de forces, de sanctuaires et de lignes d’approvisionnement. Les victoires tactiques pouvaient donc être réelles tout en restant stratégiquement sans importance.
L’Iran pose un problème similaire. Sa puissance s’exprime non seulement à travers ses propres institutions étatiques, mais aussi à travers un réseau régional plus large : les gardiens de la révolution islamique, les Bassijis, le Hezbollah, les milices irakiennes, les Houthis et d’autres forces alliées sur plusieurs théâtres d’opérations. Il ne s’agit pas d’un simple affrontement entre États avec un centre de gravité unique. C’est un système de dissuasion, de représailles et de pressions. Frapper un nœud ne suffit que rarement à neutraliser le réseau.
Or la puissance américaine moderne reste optimisée pour détruire des cibles coûteuses et visibles. L’Iran et ses alliés excellent dans l’art d’infliger des coûts à l’aide de moyens moins onéreux et plus dispersés. Les drones, les roquettes, les missiles et les milices locales peuvent menacer les bases, les voies maritimes et les infrastructures régionales sans constituer des cibles qui permettent une destruction décisive. Les atouts les plus puissants des États-Unis peuvent ainsi se transformer en faiblesses. Les grandes bases et les navires de guerre sont des symboles de puissance ; ce sont aussi des cibles de choix pour une guerre d’usure.
Les enjeux économiques font de ce conflit bien plus qu’une simple guerre de plus au Moyen-Orient. Le détroit d’Ormuz reste l’un des goulets d’étranglement énergétiques les plus sensibles au monde. Même une perturbation partielle peut ébranler les marchés, faire grimper les coûts d’assurance et provoquer une forte hausse des prix du pétrole. Un conflit avec l’Iran ne risque donc pas seulement de causer un nouvel embarras stratégique. Il affecte aussi le prix de l’énergie, la crédibilité de la sécurité maritime et la stabilité de l’économie mondiale.
L’Histoire montre que de telles guerres se retournent contre les Etats qui les engagent. La défaite de la France en Indochine a affaibli bien plus que sa position coloniale ; elle a aggravé la crise plus générale de la légitimité impériale. L’expérience des États-Unis après le Vietnam a eu des conséquences encore plus lourdes. La guerre a ébranlé la confiance dans le gouvernement, creusé les fractures sociales, aggravé les tensions économiques et terni l’image des États-Unis en tant que puissance capable de transformer la force en ordre. Les alliés sont devenus plus prudents ; les adversaires, plus insistants.
C’est là le plus grave danger en Iran. Non seulement les États-Unis pourraient ne pas parvenir à imposer leur volonté, mais ils pourraient accélérer leur propre érosion stratégique. Une longue guerre mettrait à rude épreuve leur état de préparation, épuiserait des munitions coûteuses contre des systèmes bon marché et rendraient vulnérables des biens de grande valeur. Pire encore, elle pourrait contribuer à produire le résultat même que Washington prétend craindre. Une politique de frappes répétées et de coercition implacable pourrait ne pas mettre un terme à la nucléarisation de l’Iran mais au contraire pousser Téhéran plus rapidement vers une conclusion nord-coréenne : seule une bombe atomique peut garantir la survie du régime.
Les conséquences ne s’arrêteraient pas là. Une guerre perdue ou prolongée plongerait le Moyen-Orient dans un conflit durable, mettrait en péril l’économie mondiale et offrirait à la Russie et à la Chine l’occasion d’agir de manière plus agressive ailleurs, alors que les États-Unis seraient distraits, débordés et épuisés. C’est pourquoi le discours impérialiste a son importance. Le danger ne réside pas simplement dans le fait que les États-Unis pourraient perdre une nouvelle guerre lointaine. Il réside dans le fait que, comme en Indochine et au Vietnam, ils pourraient remporter des batailles tout en accélérant le long déclin de leur propre puissance.
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The New Dien Bien Phu
Zbigniew Brzezinski once warned that hostile control over the Gulf could sever the West’s “petroleum jugular vein”. That phrase still haunts Washington. The trouble is that America now risks being trapped by the same logic it once used to justify intervention. In confronting Iran through military pressure, sanctions and deterrence, the United States is repeating a pattern seen before : France in Indochina in the early 1950s, and America itself in Vietnam in the late 1960s and early 1970s.
The analogy is not exact. Iran is not North Vietnam, and the Persian Gulf is not the Mekong Delta. Yet the resemblance is clear. In each case, an outside power with overwhelming technical superiority assumed that better weapons, better logistics and better planning would compensate for political weakness. In each case, it mistook military reach for strategic control. And in each case, it underestimated an adversary that saw the conflict not as a policy dispute but as a struggle over national survival.
France made that mistake first. It believed that professional expeditionary forces, fortified positions, artillery and air power could overcome a nationalist movement that lacked comparable matériel. But the French misunderstood the war itself. They saw disorder where there was organisation, and rebellion where there was a disciplined anti-colonial campaign prepared for long sacrifice. Dien Bien Phu became the monument to that illusion : a fortress built on the belief that technology and firepower could compensate for strategic blindness.
America went to Vietnam convinced that it had learned from France’s failure. In fact it inherited the French premise and expanded it. The United States counted sorties, bomb tonnage and body bags as if arithmetic could substitute for political understanding. The theory was that enough pressure would eventually bend Hanoi to American will. Instead, pressure produced endurance. The credibility gap widened, public trust eroded, and the war revealed the limits of a strategy that confused destructive power with political leverage.
That is the proper lens through which to view the confrontation with Iran. Washington again assumes that superior technology can produce a politically satisfactory outcome. The instruments are more refined this time : precision strikes, cyber operations, sanctions, missile defence and maritime deployments. The conceit is unchanged. The belief persists that a sufficiently advanced military machine can impose strategic discipline from above, from offshore or from a distance.
This is where the analogy becomes sharper. Iran is not simply another difficult regional state. Like China, it is closer to a civilization-state : a polity with deep historical memory, imperial inheritance and a political culture shaped by centuries of invasion, adaptation and survival. Its state tradition stretches back millennia. That does not make the Islamic Republic benign. But it does mean that coercion is likely to be read in Tehran not as a cue to surrender, but as another episode in a much longer historical contest.
That was one of America’s central mistakes in Vietnam. It treated the enemy as a military target set when it was in fact a political organism sustained by memory, ideology and nationalism. The same danger now hangs over policy towards Iran. Strikes may destroy facilities and sanctions may tighten constraints. But pressure can also validate the regime’s story of resistance and foreign encirclement. A campaign meant to humble the state may instead harden society around it.
There is a second parallel with Vietnam : the problem of the many-headed enemy. In South-East Asia, America did not face a single army alone. It faced a dispersed system of forces, sanctuaries and supply lines. Tactical victories could therefore be real and still strategically irrelevant.
Iran presents a similar problem. Its power is expressed not only through its own state institutions but through a wider regional network : the Islamic Revolutionary Guard Corps, the Basij, Hezbollah, Iraqi militias, the Houthis and other aligned forces across several theatres. This is not a neat state-to-state contest with a single centre of gravity. It is a system of deterrence, retaliation and deniable pressure. To strike one node is rarely to disable the network.
That matters because modern American power remains optimised for destroying expensive, visible targets. Iran and its allies excel at imposing costs with cheaper, more diffuse means. Drones, rockets, missiles and local militias can menace bases, shipping lanes and regional infrastructure without presenting the kind of target that invites decisive annihilation. America’s strongest assets can thus become liabilities. Large bases and capital ships are symbols of power ; they are also inviting objects of attrition.
The economic stakes make this more than another Middle Eastern war. The Strait of Hormuz remains one of the world’s most sensitive energy chokepoints. Even partial disruption can rattle markets, lift insurance costs and send oil prices sharply higher. A conflict with Iran would therefore not merely risk another strategic embarrassment. It would gamble with the price of energy, the credibility of maritime security and the stability of the world economy.
History suggests that such wars damage the states that wage them. France’s defeat in Indochina weakened more than its colonial position ; it deepened the wider crisis of imperial legitimacy. America’s experience after Vietnam was more consequential still. The war damaged trust in government, widened social fracture, worsened economic stress and punctured the image of the United States as a power able to convert might into order. Allies became more cautious ; adversaries more probing.
That is the deeper danger in Iran. Not only could America fail to impose its will ; it could accelerate its own strategic erosion. A long war would strain readiness, consume costly munitions against cheap systems and expose the vulnerability of high-value assets. Worse, it could help produce the very outcome Washington claims to fear. A policy of repeated strikes and relentless coercion may not halt Iran’s nuclearization : it may drive Tehran faster towards the North Korean conclusion that only a bomb can guarantee regime survival.
The consequences would not stop there. A failed or prolonged war would leave the Middle East in enduring conflict, endanger the world economy and create openings for Russia and China to act more aggressively elsewhere while America was distracted, overextended and spent. That is why the language of empire matters. The danger is not simply that the United States might lose another distant war. It is that, as in Indochina and Vietnam, it could win battles while accelerating the long decline of its own power.
Voir en ligne : Web magazine Gavroche